Deux lions pour une région
Pour en apprendre davantage sur la région, consultez notre guide de les villes de Franche-Comté. Imaginez une région dont l’identité se résume à un seul animal, présent à la fois dans ses armoiries médiévales et dans l’un de ses monuments les plus célèbres. La Franche-Comté est cette région, et son animal est le lion. Deux lions, en réalité, qui se répondent à travers les siècles comme deux versions d’une même fierté : les six lions d’or des armoiries comtoises héritées du Moyen Âge, et le colosse de grès sculpté dans la falaise de Belfort par Auguste Bartholdi en 1880.
Ces deux lions n’ont pas la même origine ni la même signification. Les lions du blason parlent de noblesse, de légitimité dynastique, de la prétention des princes médiévaux à dominer hommes et territoires par la force et la naissance. Le lion de Bartholdi parle d’autre chose : de résistance, de dignité collective, de la décision d’un peuple de ne pas se rendre même acculé contre ses propres remparts. Ensemble, ils forment un diptyque saisissant de l’identité comtoise — à la fois ancienne et moderne, aristocratique et populaire, héritée et conquise.
Le Lion de Belfort : monument de la résistance de 1870
Le siège de Belfort (1870-1871) et la résistance du colonel Denfert-Rochereau
En juillet 1870, la France déclare la guerre à la Prusse. La guerre tourne rapidement en désastre pour les armées françaises : Napoléon III est capturé à Sedan en septembre, Paris est assiégée en septembre, et les provinces les unes après les autres tombent aux mains des Prussiens et de leurs alliés allemands.
Belfort résiste. Sous le commandement du colonel Pierre Denfert-Rochereau — un ingénieur militaire de 47 ans, né à Saint-Maixent-l’École mais qui sera à jamais associé à la Franche-Comté —, la garnison de 17 000 hommes et la population civile de la ville refusent de capituler malgré les bombardements quotidiens et le manque de ravitaillement. Le siège dure 103 jours, de novembre 1870 à février 1871.
Quand l’armistice est signé en janvier 1871 et que le traité de Francfort cède l’Alsace et la Lorraine à l’Allemagne, Belfort obtient un statut exceptionnel : sa garnison n’ayant jamais capitulé, la ville reste française. Le Territoire de Belfort, ce petit département de 600 km² coincé entre Alsace, Lorraine et Franche-Comté, est né de cette résistance. C’est l’unique département métropolitain français dont l’existence est directement liée à un fait d’armes.
La reconnaissance des habitants de Belfort et de toute la France patriotique pour la résistance de Denfert-Rochereau et de sa garnison est immense. Elle demande une expression monumentale. C’est dans ce contexte que Bartholdi est sollicité.
Auguste Bartholdi, sculpteur alsacien-comtois
Auguste Bartholdi est né en 1834 à Colmar, ville alsacienne à quelques dizaines de kilomètres de Belfort. Après la cession de l’Alsace à l’Allemagne en 1871, il fait le choix de rester français — comme beaucoup d’Alsaciens de sa génération pour qui cette appartenance nationale était une question d’honneur. Ce contexte biographique explique en partie l’intensité de son engagement dans le projet du Lion de Belfort : sculpter le monument de la résistance comtoise, c’est aussi pour lui rendre hommage à une France qui s’est battue pour garder ce qui lui restait.
Bartholdi avait déjà à son actif plusieurs sculptures monumentales quand il commença à travailler sur le Lion. Il achevait parallèlement la Statue de la Liberté — un projet de coopération franco-américaine dont il était l’initiateur et le sculpteur principal. Ces deux œuvres majeures partagent des caractéristiques communes : l’échelle monumentale, le message symbolique fort, la maîtrise des contraintes techniques liées aux très grandes dimensions.
Pour le Lion de Belfort, Bartholdi a choisi le grès rouge des Vosges comme matériau — une pierre locale, chargée de sens géographique, dont la couleur chaude contraste avec la blancheur des neiges hivernales et la verdure des prairies comtoises. Ce choix du grès vosgien, au lieu du marbre ou du bronze plus habituels pour les monuments officiels, confère au Lion une robustesse rustique, une ancrage dans le sol même de la région.
La statue dans la roche : dimensions, matériaux, symbolisme
La sculpture mesure 11 mètres de long et 5,5 mètres de haut. Elle est taillée directement dans un éperon rocheux surplombant la ville et la citadelle, de sorte que le lion semble faire corps avec la montagne elle-même — pas une sculpture posée sur un piédestal, mais une créature née de la roche, inséparable de la terre comtoise.
La posture du lion est délibérément ambiguë. Il est blessé — on voit sur son flanc les traces des impacts — mais pas vaincu. Sa tête se retourne vers l’est, du côté où est venu l’ennemi, avec une expression que Bartholdi a travaillée avec soin : ni la résignation de la défaite, ni la fureur de la charge, mais quelque chose d’intermédiaire — une vigilance douloureuse, un “je suis à terre mais je veille encore”. Cette ambiguïté est le cœur du monument : célébrer non pas une victoire militaire mais une défaite honorable, une résistance sans capitulation.

La figure du lion blessé mais vigilant résonne avec la situation de la France entière après 1871 : un pays humilié par la défaite, amputé de deux provinces, mais qui refusait de désespérer. Belfort était devenu le symbole de cette résistance nationale — et le Lion de Bartholdi, sa représentation la plus éloquente.
Le Lion de Belfort et la Statue de la Liberté : le même sculpteur
On oublie parfois que le même homme qui a donné à la Franche-Comté son monument le plus connu a aussi offert à l’Amérique sa statue la plus célèbre. Auguste Bartholdi travaillait simultanément sur les deux projets entre 1871 et 1886.
La coïncidence invite à une réflexion sur la continuité thématique. Les deux œuvres partagent une réflexion sur la liberté et la résistance — liberté conquise de haute lutte pour la Statue de la Liberté, liberté défendue contre vents et marées pour le Lion de Belfort. Bartholdi était profondément un artiste de l’idéal politique, convaincu que la grande sculpture pouvait incarner des valeurs collectives et les transmettre de génération en génération.
Techniquement, les deux œuvres utilisent des approches différentes : le Lion est taillé dans la roche en place, par soustraction de matière ; la Statue de la Liberté est construite par assemblage de plaques de cuivre martelé sur une armature d’acier conçue par Gustave Eiffel. Mais les deux requièrent la même maîtrise des très grandes dimensions et la même capacité à concevoir une sculpture lisible de loin — depuis les remparts de Belfort pour le Lion, depuis la rade de New York pour la Liberté.
Le lion comtois du blason : six lions d’or sur rouge
Héraldique et armoiries de la Franche-Comté
L’héraldique est la science des blasons, ces représentations symboliques que les seigneurs et les princes du Moyen Âge utilisaient pour s’identifier sur les champs de bataille et dans les actes officiels. En Franche-Comté comme ailleurs en Europe, les armoiries portent un sens politique fort : elles disent qui est légitime à gouverner, de qui on descend, quels territoires on prétend posséder.
Les armoiries du Comté de Bourgogne — l’entité politique dont est issue la Franche-Comté — portent depuis le XIIIe siècle des lions. On les retrouve dans les textes et les sceaux des comtes de Bourgogne dès le règne d’Othon Ier à la fin du XIIe siècle. Leur forme précise a varié selon les époques et les scribes héraldiques, mais la présence du lion est constante.
L’origine habsbourgeoise du blason comtois
Quand Marie de Bourgogne épouse Maximilien de Habsbourg en 1477, le Comté de Bourgogne passe dans la sphère d’influence des Habsbourg. Les armoiries comtoises sont alors intégrées dans le système héraldique complexe de l’Empire — un puzzle de blasons juxtaposés représentant tous les territoires sous domination habsbourgeoise.
Cette intégration a préservé les armoiries comtoises mais les a aussi enrichies. L’aigle impérial à deux têtes des Habsbourg a parfois accompagné les lions comtois dans les représentations officielles. Le résultat est une imagerie héraldique multicouche qui témoigne de la complexité politique de la Franche-Comté médiévale et moderne — une région qui a appartenu successivement aux comtes de Bourgogne, aux ducs de Bourgogne, aux rois d’Espagne et finalement à la France, avant de devenir française en 1678.
Six lions rampants : signification héraldique
Dans le langage des blasons, un lion “rampant” est un lion debout sur ses pattes arrière, les pattes avant levées, dans une posture de charge ou d’attaque. C’est la position héraldique la plus courante pour le lion, associée à la vaillance, à la combativité et à la puissance.
Le nombre six n’est pas arbitraire. Il est lié à des traditions héraldiques médiévales complexes que les historiens continuent de débattre, mais le chiffre six était associé dans certaines traditions à la perfection et à la complétude — six jours de la Création, six vertus cardinales dans certains systèmes médiévaux.

La couleur or sur fond rouge (gueules) est l’une des combinaisons héraldiques les plus nobles — or et gueules formaient les couleurs de l’Empire romain et de nombreuses dynasties royales européennes. Voir les lions comtois dans cette palette, c’est comprendre la prétention des comtes de Bourgogne à une légitimité impériale et royale, une aspiration à se mesurer aux plus grandes dynasties de l’Europe médiévale.
Les lions dans la culture comtoise
La présence des lions dans la culture comtoise va bien au-delà des monuments officiels et des blasons. On les retrouve dans l’architecture — des têtes de lion ornent les heurtoirs des portes des hôtels particuliers de Besançon et Dole, des gargouilles léonines veillent sur les toitures des collégiales jurassiennes. On les trouve dans les enseignes commerciales des vieux quartiers, dans les sculptures des fontaines publiques, dans les céramiques de Sarreguemines qui fournissaient les hôtels et restaurants de la région au XIXe siècle.
Pour en apprendre davantage sur l’histoire et les monuments de la région, le guide de l’histoire de Franche-Comté et le guide des villes comtoises offrent des contextes complémentaires indispensables.
Dans l’identité sportive régionale, le lion reste très présent. Le FC Sochaux-Montbéliard, l’un des clubs de football les plus historiques de France fondé par l’entreprise Peugeot en 1919, a pour emblème un lion — celui des armoiries comtoises. Peugeot lui-même utilise le lion comme logo depuis 1858, initialement en référence aux couteaux et aux scies de qualité fabriqués en Franche-Comté (coupants comme un lion). La marque automobile, née à Sochaux dans le Doubs, a fait du lion comtois un symbole connu dans le monde entier.
Avant de planifier votre visite en Franche-Comté, consultez les prévisions météorologiques locales sur meteo-franche-comte.fr pour optimiser votre séjour en fonction des conditions.
Visiter le Lion de Belfort aujourd’hui
Le Lion de Belfort se visite en toute saison, même si les conditions météorologiques de la région invitent à préférer le printemps, l’été et l’automne pour les meilleures conditions de lumière et d’observation.
La Citadelle de Belfort, juste au-dessus du lion, mérite à elle seule le déplacement. Conçue et renforcée par Vauban au XVIIe siècle, elle est l’une des plus belles citadelles de France et offre depuis ses remparts un panorama exceptionnel sur la plaine d’Alsace, les Vosges et, par temps clair, les Alpes à l’horizon lointain. Le musée qu’elle abrite retrace l’histoire militaire de Belfort depuis l’Antiquité jusqu’aux guerres du XXe siècle, avec une section importante consacrée au siège de 1870-1871 et aux personnalités qui l’ont marqué. Pour approfondir la visite, la citadelle de Belfort et son célèbre lion de Bartholdi sont documentés de manière encyclopédique, avec le contexte historique complet du siège de 1870, les détails architecturaux de la citadelle Vauban et les œuvres conservées dans ses musées.
La ville de Belfort elle-même est une ville agréable à visiter, avec ses quartiers historiques bien préservés, ses places animées, son festival des Eurockéennes qui attire chaque été des dizaines de milliers de mélomanes, et sa gastronomie qui emprunte autant à la Franche-Comté qu’à l’Alsace voisine.
Pour accéder au Lion, depuis la gare de Belfort, comptez une vingtaine de minutes à pied en montant vers la citadelle. La ville dispose également d’un service de navettes touristiques en saison. L’entrée au pied de la sculpture est libre et gratuite ; la visite de la citadelle est payante.
