Avec plus de 665 exemplaires recensés, les clochers à bulbe sont le symbole architectural le plus reconnaissable de la Franche-Comté. Héritage des deux siècles de domination habsbourgeoise, ces clochers aux tuiles vernissées colorées témoignent d'une influence centre-européenne unique en France.

Parcourir la Franche-Comté en voiture ou à pied, c’est découvrir à chaque tournant de route la silhouette caractéristique d’un clocher bulbeux dont les tuiles vernissées captent la lumière du soleil ou de la neige. Plus de 665 de ces sentinelles de pierre et de bois ponctuent les villages et bourgs de la région, formant un paysage architectural unique en France, né d’une rencontre historique entre l’Europe centrale et les terroirs comtois.

Pour en apprendre davantage sur la région, consultez notre guide de la gastronomie franc-comtoise. Ces clochers ne sont pas de simples ornements religieux. Ils racontent deux siècles d’histoire habsbourgeoise, témoignent des savoir-faire artisanaux de générations de couvreurs et de charpentiers, et continuent d’organiser visuellement le territoire depuis leurs piédestaux de pierre.

Origines historiques : l’héritage habsbourgeois

Deux siècles de domination austro-espagnole

Pour comprendre pourquoi la Franche-Comté possède autant de clochers à bulbe — forme rare dans le reste de la France — il faut remonter à 1493, date à laquelle la région passe sous la tutelle de la maison de Habsbourg. Pendant 185 ans, jusqu’au Traité de Nimègue de 1678, la Franche-Comté est administrée par les Habsbourg d’Espagne puis d’Autriche, et son architecture subit profondément cette influence.

Les Habsbourg régnaient sur un vaste empire qui s’étendait de l’Espagne au Saint-Empire romain germanique, englobant l’Autriche, la Bohême, la Hongrie et les Pays-Bas espagnols. Dans ces territoires, le style baroque d’Europe centrale avait développé une architecture religieuse reconnaissable entre toutes, caractérisée par des clochers bulbeux, des intérieurs ornés de stucs et de fresques, et une monumentalité théâtrale typique du baroque autrichien.

Les artisans, charpentiers et maçons qui travaillaient dans la région comtoise sous la domination habsbourgeoise avaient été formés dans ces traditions constructives. Les grandes familles nobles comtoises commandaient leurs édifices religieux à des architectes au fait du goût de la cour de Madrid ou de Vienne. Le résultat est cette hybridation architecturale unique : un style comtois qui a intégré les formes centre-européennes tout en les adaptant aux matériaux locaux et aux traditions artisanales de la région.

La continuité après 1678

Ce qui est remarquable, c’est que la tradition des clochers à bulbe s’est maintenue en Franche-Comté après le rattachement à la France. Alors que Louis XIV imposait le style classique français dans tout le royaume, les maîtres d’œuvre comtois ont continué à construire des clochers bulbeux pendant tout le XVIIIe siècle, puis une partie du XIXe. La forme était devenue une identité locale, une manière d’affirmer une spécificité régionale au sein de la France centralisatrice.

Aujourd’hui encore, lorsqu’un clocher comtois est restauré, les communes et les services du patrimoine s’attachent à conserver ou à restaurer la forme bulbeuse d’origine plutôt que de la remplacer par une flèche gothique ou une toiture plate plus faciles à entretenir.

Clocher à bulbe et tuiles vernissées d'un village franc-comtois sous la neige

Les matériaux : un savoir-faire régional

Les tuiles vernissées de Bourgogne-Franche-Comté

Le trait le plus spectaculaire des clochers comtois est sans doute leur couverture en tuiles vernissées colorées. Ces tuiles, recouvertes d’une glaçure céramique, forment des motifs géométriques d’une grande variété : losanges, étoiles, spirales, chevrons, damiers. Les couleurs dominantes sont le vert sombre (vert sapin), le gris-bleu, le jaune ocre et le rouge brique, mais on trouve aussi des clochers à dominante noire ou en biton.

La fabrication de ces tuiles vernissées est une spécialité de la Bourgogne-Franche-Comté, attestée depuis le Moyen Âge dans les tuileries de la région. La terre argileuse des plaines de Saône, une fois cuite à haute température et recouverte d’un émail à base d’oxyde métallique, donne une surface brillante imperméable à l’eau. Cette technique, dite de la faïencerie sur tuile, nécessite un double passage en four et une maîtrise de la chimie des émaux.

La restauration des tuiles vernissées est aujourd’hui un enjeu patrimonial majeur. Le nombre d’artisans capables de fabriquer des tuiles à l’identique diminue, et le coût des restaurations à l’ancienne est élevé. Certaines communes ont dû accepter des restaurations partielles avec des tuiles vernissées industrielles, moins précises dans les coloris mais plus accessibles financièrement.

L’ardoise et le tavaillon

Selon les zones géographiques et les traditions locales, les clochers comtois peuvent être couverts d’autres matériaux que les tuiles vernissées. L’ardoise — pierre schisteuse taillée en fines lamelles — est très présente en Haute-Saône et dans certaines vallées du Doubs. Elle confère aux clochers une élégance sobre, une couleur gris-bleu homogène qui se marie harmonieusement avec la pierre calcaire des murs.

Le tavaillon est la couverture la plus traditionnelle des zones montagnardes du Jura et des Vosges comtoises. Cette petite tuile de bois fendu dans le fil du bois (épicéa, mélèze) est posée en écailles superposées sur les charpentes de clocher. Sa fabrication est entièrement artisanale : un bon fendeur taille à la main jusqu’à 1 500 tavaillons par jour, chaque pièce suivant le grain naturel du bois pour assurer une imperméabilité maximale. Un clocher couvert en tavaillon nécessite souvent plus de 50 000 pièces. La durée de vie du tavaillon varie de 30 à 70 ans selon l’exposition et la qualité du bois.

La ferme à tuyé : architecture comtoise complémentaire

Le tuyé, cheminée emblématique

Le clocher à bulbe n’est pas la seule forme architecturale caractéristique de la Franche-Comté. La ferme à tuyé est tout aussi emblématique du paysage rural comtois. Le tuyé — ce mot comtois désigne la grande cheminée d’angle qui dépasse de la toiture — est l’élément central de la ferme comtoise traditionnelle. Ce n’est pas une cheminée ordinaire : c’est un espace de fumage où l’on suspendait saucisses, jambons, morceaux de lard et poitrines pour les faire fumer lentement à la chaleur du foyer pendant des semaines.

La dimension du tuyé est impressionnante : certains atteignent plusieurs mètres carrés de section intérieure, permettant d’y pénétrer pour accrocher ou surveiller les charcuteries en cours de fumage. Le bois brûlé est exclusivement du résineux — sapin, épicéa, genévrier — qui donne à la saucisse de Morteau ou au jambon fumé leur saveur caractéristique. La saucisse de Morteau AOP doit obligatoirement être fumée dans un tuyé traditionnel pour bénéficier de son appellation.

LE SAVIEZ-VOUS ? Le poulot est le nom donné au coq en cuivre posé sur la boule dorée au sommet du bulbe des clochers comtois. Il marque l’orientation du vent depuis des siècles. Dans certains villages, lorsque le clocher est restauré, le poulot est descendu et ses entrailles — des archives et des monnaies déposées là par les charpentiers au fil des siècles — révèlent une petite capsule temporelle de l’histoire locale.

Styles architecturaux : du roman au baroque

Diversité des époques

Les 665 clochers comtois ne sont pas tous du même style architectural. Si la forme bulbeuse est la plus caractéristique, les édifices religieux qui les supportent ont été construits à des époques très différentes, et les clochers eux-mêmes ont souvent été reconstruits ou modifiés plusieurs fois au cours des siècles.

Le style roman (XIe-XIIe siècles) est représenté par des clochers massifs à baies géminées, souvent construits en calcaire jaune ou gris. L’abbaye de Baume-les-Messieurs, fondée au Ve siècle et reconstruite aux XIe-XIIe siècles, possède un clocher roman qui a reçu tardivement un couronnement bulbeux comtois.

Le style gothique (XIIIe-XVe siècles) a produit en Franche-Comté des clochers à flèche élancée dont certains ont été coiffés d’un bulbe au XVIIe ou XVIIIe siècle. Cette superposition de styles est fréquente et témoigne de la continuité des chantiers sur plusieurs siècles.

Le style baroque (XVIIe-XVIIIe siècles) est celui qui a produit les clochers bulbeux les plus caractéristiques, avec leurs tuiles vernissées colorées et leurs proportions généreuses. La période habsbourgeoise a vu la construction ou la reconstruction de nombreuses églises dans ce style, qui s’est maintenu jusqu’à la Révolution française.

Le style classique (XVIIIe siècle), influencé par l’architecture française de la période Louis XV et Louis XVI, a parfois remplacé les formes baroques par des clochers plus sobres, à frontons triangulaires et coupoles aplaties.

Détail de tuiles vernissées en losanges verts et jaunes sur un clocher comtois restauré

Ronchamp : la chapelle du XXe siècle dans la tradition des clochers

Le Corbusier et l’héritage comtois

La chapelle Notre-Dame-du-Haut de Ronchamp, inaugurée en 1955 sur les plans de Le Corbusier, est souvent présentée comme une rupture radicale avec l’architecture religieuse traditionnelle. Mais en y regardant de plus près, on peut y voir aussi un dialogue subtil avec la tradition des clochers comtois. La tour-chapelle latérale, dressée comme un clocher solitaire, reprend dans sa masse et sa silhouette quelque chose des volumes bulbeux comtois, revisités dans le langage plastique du brutalisme.

Construite à l’emplacement d’une chapelle détruite lors de la Seconde Guerre mondiale, sur une colline dominant la plaine d’Alsace à la frontière des influences comtoises et alsaciennes, Notre-Dame-du-Haut est aujourd’hui l’un des monuments les plus visités de Franche-Comté. Elle est inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO et attire chaque année environ 80 000 visiteurs du monde entier.

Avant de planifier votre visite en Franche-Comté, consultez les prévisions météorologiques locales sur meteo-franche-comte.fr pour optimiser votre séjour en fonction des conditions.

Conservation et restauration du patrimoine

Le maintien en état de 665 clochers répartis dans des communes souvent de quelques centaines d’habitants est un défi considérable. Les travaux de restauration d’un clocher comtois coûtent entre 200 000 et 800 000 euros selon la taille et l’état de l’édifice. La Fondation du Patrimoine, la Direction Régionale des Affaires Culturelles (DRAC) Bourgogne-Franche-Comté et le Loto du Patrimoine contribuent régulièrement au financement de ces restaurations.

Pour en apprendre davantage sur l’histoire de la Franche-Comté qui a engendré cette architecture unique, ou pour visiter les sites du patrimoine religieux de la région, consultez nos guides thématiques.

Questions fréquentes

On recense plus de 665 clochers à bulbe ou en forme d'oignon sur le territoire de la Franche-Comté, ce qui en fait la région française la plus dense en ce type d'architecture. Cette concentration s'explique par les deux siècles de domination habsbourgeoise (1493-1678) qui ont introduit dans la région les influences architecturales d'Europe centrale, notamment autrichienne et bohémienne. Ces clochers ne sont pas une simple fantaisie décorative : leur forme bulbeuse, plus lourde à construire qu'une flèche gothique classique, révèle une véritable école architecturale locale qui a développé des techniques spécifiques de charpente et de couverture. On les trouve dans les quatre départements de l'ancienne région, mais c'est dans le Doubs et la Haute-Saône que leur concentration est la plus forte. Certains villages comptent des clochers dont les tuiles vernissées ont été restaurées au XXe siècle en conservant les motifs géométriques d'origine.
Un clocher à bulbe, aussi appelé clocher en oignon, est un clocher dont la flèche prend la forme d'une sphère aplatie ou renflée avant de s'élever en pointe, évoquant la silhouette d'un bulbe de tulipe ou d'un oignon. Cette forme est caractéristique de l'architecture baroque d'Europe centrale — Autriche, Bavière, Bohême — où elle s'est développée aux XVIe et XVIIe siècles sous l'influence du baroque romain et des tendances orientales venues de l'Empire ottoman. En Franche-Comté, cette forme est arrivée avec les artisans et architectes formés dans les territoires habsbourgeois lors de la domination austro-espagnole (1493-1678). Après le rattachement à la France en 1678, la tradition locale a continué à perpétuer ce style devenu une marque identitaire régionale, même quand les influences architecturales parisiennes dominaient le reste du pays. Aujourd'hui, la forme bulbeuse est considérée comme un marqueur paysager de la Franche-Comté, visible depuis les cols et les crêtes du Jura.
Le tavaillon est une petite tuile de bois, généralement d'épicéa ou de mélèze, taillée à la main selon une technique très ancienne. Sa fabrication est entièrement manuelle : le fendeur choisit un billot de bois à grain droit, l'humidifie, puis le fend dans le sens du fil à l'aide d'un froe (outil à lame et manche perpendiculaire) et d'un maillet. Cette technique de fendage, opposée au sciage, garantit que chaque tavaillon suit le fil naturel du bois, le rendant imperméable et résistant aux intempéries pendant plusieurs décennies. Un clocher couvert en tavaillon peut nécessiter plusieurs dizaines de milliers de pièces. Le tavaillon est particulièrement utilisé dans les zones d'altitude du Jura et des Vosges comtoises, là où la neige est abondante et l'exposition aux intempéries sévère. La couverture en tavaillon doit être remplacée tous les 30 à 60 ans selon les expositions. Quelques artisans en Franche-Comté perpétuent encore ce savoir-faire, notamment pour les restaurations du patrimoine rural.
Les plus beaux clochers comtois se trouvent un peu partout dans la région, mais certains sites méritent un détour particulier. Dans le Doubs, le clocher de l'église de Nans-sous-Sainte-Anne, avec ses tuiles vernissées aux motifs géométriques en losange, est considéré comme l'un des plus beaux exemples du style comtois. Arbois dans le Jura possède un clocher baroque d'une belle facture. En Haute-Saône, Gy et ses environs concentrent plusieurs clochers remarquablement conservés. Pour une vue d'ensemble du phénomène, les routes touristiques des 'Villages à clochers comtois' permettent d'en découvrir une vingtaine en une journée. La Chapelle Notre-Dame-du-Haut de Ronchamp, bien qu'œuvre contemporaine de Le Corbusier, s'inscrit dans ce dialogue avec la tradition des clochers comtois. L'association Patrimoine de Franche-Comté publie régulièrement des inventaires et des circuits thématiques sur ce sujet.
Ces deux types de couverture coexistent sur les clochers comtois et correspondent à des traditions différentes selon les zones géographiques et les époques de construction. L'ardoise, pierre schisteuse gris-bleu, est utilisée dans les zones proches des carrières d'ardoise naturelle, notamment en Haute-Saône et dans certaines parties du Doubs. Elle offre une couverture sobre, élégante et très durable, résistant à la fois au gel et aux vents violents. Les tuiles vernissées, au contraire, sont caractéristiques du style comtois le plus pittoresque : recouvertes d'une glaçure céramique colorée (vert sapin, gris-bleu, jaune miel, rouge brique), elles forment des motifs géométriques — losanges, étoiles, chevrons — qui rendent chaque clocher unique. Ces tuiles vernissées sont une spécialité de la Bourgogne-Franche-Comté, fabriquées dans les tuileries de la région depuis le Moyen Âge. Leur entretien est plus complexe que l'ardoise car les émaux peuvent se décoller avec les cycles gel-dégel, nécessitant des restaurations périodiques coûteuses et un savoir-faire spécialisé aujourd'hui menacé de disparition.