Le patois comtois, cette langue discrète et savoureuse qui murmure l’âme de la Franche-Comté, recèle des trésors lexicaux bien au-delà des mots couramment partagés. Si notre lexique de base des 50 mots du patois comtois a déjà ouvert une porte sur l’univers rural et intime de nos aïeux, il reste bien des pépites à déterrer. Ces mots rares, souvent chuchotés dans les fermes, les forêts ou les veillées, portent en eux l’histoire d’un terroir, d’un savoir-faire, d’une façon de voir le monde. Ils sont les héritiers d’une tradition orale où chaque son, chaque accent, raconte une histoire.
Pour ceux qui cherchent à approfondir leur compréhension du parler comtois, ce florilège de 15 mots méconnus est une invitation à voyager au cœur d’une langue vivante, encore murmurée par quelques anciens dans les campagnes du Doubs, du Jura, de la Haute-Saône ou du Territoire de Belfort. Ces termes, parfois poétiques, parfois techniques, révèlent la subtilité d’un lexique forgé par des siècles de vie au rythme des saisons, des bêtes et des hommes. Une précision s’impose : le patois n’ayant jamais été normalisé, ces mots et leurs origines reflètent des usages localisés et des étymologies souvent probables plutôt que certaines.
1. Beugne (nf)
Une beugne est une bosse, une enflure ou une contusion, souvent causée par un choc. Ce mot, apparenté à l’ancien français bugne (qui signifie aussi « coup »), pourrait dériver d’un radical évoquant le heurt. Dans le patois comtois, il s’applique aussi bien aux hommes qu’aux animaux, et a essaimé dans une bonne partie de l’est de la France. Exemple d’usage : « Il s’est cogné la tête contre la porte et maintenant il a une belle beugne qui gonfle ! »
2. Cheni (nm)
Le cheni (parfois écrit chni dans sa forme la plus contractée) désigne un désordre, un fouillis, un capharnaüm où tout est sens dessus dessous. Très vivant dans tout l’est et le centre-est de la France, il est l’un des mots dialectaux les mieux conservés dans le français régional comtois, encore couramment employé aujourd’hui. Exemple d’usage : « Quel cheni dans ce grenier ! On dirait qu’un ouragan y est passé ! »
3. Gandot (nm)
Un gandot est, selon les zones, un récipient, un petit pot ou un ustensile rudimentaire de la vie domestique. Son origine est incertaine et probablement régionale. Le mot illustre bien le vocabulaire concret du monde paysan, attaché aux objets du quotidien. Exemple d’usage : « Passe-moi le gandot, je vais chercher un peu de crème à la cave. »

4. Lovri (nm)
Le lovri désigne une averse soudaine et violente, souvent accompagnée de vent. Le terme, peut-être d’origine onomatopéique, est typique des régions de relief où les perturbations météo sont brutales. Dans le Doubs, on disait prendre un lovri pour évoquer une saucée passagère. Exemple d’usage : « Attention, y’a un lovri qui arrive ! Va rentrer les poules avant qu’elles ne soient trempées. »
5. Beuiller (verbe)
Beuiller signifie regarder fixement, lorgner, ou guetter avec insistance. Ce verbe, vivant dans le parler comtois et bourguignon, décrit le regard appuyé de celui qui épie ou contemple. Il a donné le substantif populaire beuille dans certaines vallées. Exemple d’usage : « Arrête de beuiller par la fenêtre, ils vont finir par te voir ! »
6. Treuffe (nf)
La treuffe est une pomme de terre, terme local qui se distingue du français standard. Ce mot, apparenté aux formes dialectales de l’est (treffe, trufe), a longtemps désigné ce tubercule devenu central dans l’alimentation paysanne comtoise. Le mot rappelle l’ancrage du patois dans la vie agricole. Exemple d’usage : « Cette année, dans notre champ, les treuffes sont bien rondes. »
7. Gaupe (nf)
Une gaupe est une femme négligée, malpropre ou de mauvaise réputation, souvent avec une connotation moqueuse. Le terme, ancien et répandu dans plusieurs parlers, était employé dans les campagnes comme reproche ou taquinerie. Il témoigne de la verdeur du langage rural d’autrefois. Exemple d’usage : « Elle a laissé sa maison dans un état de gaupe, c’est une honte ! »
8. Lichou (nm ou adj)
Le lichou désigne un gourmand, un fin bec, celui qui aime lécher les plats et se régaler de sucreries. Dérivé du verbe lécher, le mot est affectueux et imagé, souvent appliqué aux enfants attirés par la confiture ou le sucre — ou aux amateurs de gastronomie franc-comtoise et de ses fromages. Exemple d’usage : « Ce petit lichou a encore vidé le pot de miel ! »

9. Beler (verbe)
Beler signifie crier, bêler, en parlant des moutons et des chèvres. Issu du latin belare, le verbe a conservé son sens pastoral dans le patois comtois. On l’employait aussi, par image, pour évoquer une plainte ou un gémissement continuel, comme un écho des alpages. Exemple d’usage : « Les brebis commencent à beler, il est temps de les rentrer avant la nuit. »
10. Cheu (préposition)
Cheu est une préposition signifiant « chez », « à la maison de ». Forme dialectale issue du latin casa (maison), elle servait à désigner un lieu familier : cheu nous (chez nous), cheu le boulanger. Le mot rappelle l’importance des liens de voisinage et de la maisonnée dans la vie villageoise. Exemple d’usage : « On se retrouve cheu toi ce soir pour jouer aux cartes ? »
11. Écorgne (nf)
L’écorgne désigne une éraflure, une écorchure superficielle de la peau ou d’une surface. Probablement apparenté à écorcher et écorce, le mot était d’usage courant pour les petites blessures du travail des champs et de la forêt. Exemple d’usage : « Avec ces ronces, je me suis fait une belle écorgne au bras. »
12. Taugne (nf)
La taugne est une touffe d’herbe ou de cheveux emmêlés, restée en désordre. Par extension, on disait taugne d’une personne mal peignée ou négligée. Le mot illustre cette tendance du patois à passer du concret (l’herbe) au caractère (la personne) par métaphore. Exemple d’usage : « Coiffe-toi un peu, tu as une vraie taugne sur la tête ! »
13. Raffe (nf)
La raffe désigne la rafle du raisin — la grappe une fois les grains retirés — et, par extension, des brindilles et menus bois secs. Apparenté à l’ancien français rafle, le mot appartient au vocabulaire de la vigne et du bois, deux activités majeures du terroir comtois. Exemple d’usage : « Ramasse ces raffes pour allumer le poêle, ça prend feu tout de suite. »
14. Égailler (verbe)
Égailler signifie disperser, éparpiller, répandre çà et là. Vivant dans les parlers d’oïl, le verbe s’employait pour un troupeau qui se disperse, des objets éparpillés ou une foule qui se débande. Sa forme pronominale, s’égailler, est restée dans bien des français régionaux. Exemple d’usage : « Au coup de fusil, les corbeaux se sont égaillés dans tous les sens. »
15. R’voyotte (nf)
La r’voyotte (ou revoyotte) désigne le dernier verre que l’on boit avant de se quitter, le coup de l’au revoir. Diminutif affectueux dérivé de revoir, ce mot délicieux résume tout l’art comtois de prolonger l’amitié au moment du départ. Exemple d’usage : « Allez, une dernière r’voyotte et je rentre, il se fait tard ! »
Ces mots, reflets d’une culture vivante
Ces 15 mots, glanés dans l’immense champ lexical du patois comtois, illustrent la richesse d’une langue qui a su capter l’essence d’un terroir. Qu’ils décrivent la nature, les animaux, les outils, la table ou les traits de caractère, ils portent en eux l’histoire d’une région où la vie s’organisait autour des rythmes des saisons et des travaux des champs. Chacun de ces termes est une porte entrouverte sur un passé où les mots avaient le poids des gestes et des savoirs. Beaucoup d’entre eux sont nés dans le quotidien des métiers traditionnels de Franche-Comté, aujourd’hui disparus.
Pour ceux qui souhaitent explorer davantage, notre lexique de base des 50 mots essentiels du patois comtois reste l’introduction indispensable : on y trouve rassemblés les termes les plus répandus, ceux qui ornent encore les conversations des campagnes franc-comtoises. Et pour saisir l’esprit imagé de ce parler, notre recueil d’expressions et dictons comtois prolonge naturellement la découverte. Ces patrimoines linguistiques régionaux participent d’un mouvement plus large de sauvegarde, comme en témoignent les initiatives de valorisation du patrimoine de la Franche-Comté menées à travers le territoire.
Ensemble, ces recueils forment une mosaïque vivante, un hommage à une langue qui résiste, murmure et survit, malgré le temps et l’uniformisation des parlers. Et vous, quel mot de ce florilège vous semble le plus évocateur ? Peut-être en connaissez-vous d’autres, encore plus rares, qui mériteraient d’être sauvés de l’oubli ? La parole comtoise est un trésor à partager : à vous de la faire vivre.
