Dans le Doubs, à Ornans, la ville de Gustave Courbet où la Loue serpente entre les falaises, vit un gardien discret de la mémoire comtoise : Lucien Berthod. Conteur passionné et infatigable collecteur, il parcourt depuis près de trente ans les villages de Franche-Comté pour recueillir les contes et légendes qui ont bercé les veillées d’autrefois. Il nous reçoit chez lui un après-midi d’hiver, le poêle ronflant doucement, le regard pétillant de celui qui a mille récits à partager. L’entretien a été réalisé par Claire Vasseur pour la rédaction de fcomte.fr.
Pour prolonger cet entretien sur la langue elle-même, notre rencontre avec une linguiste qui explique pourquoi le patois comtois survit éclaire le contexte dans lequel s’inscrit ce travail de transmission orale.
Les veillées comtoises, une institution villageoise
Lucien, qu’était exactement une veillée comtoise ?
Ah, les veillées ! C’était un moment hors du temps, une véritable institution. Imaginez une longue soirée d’hiver, quand le froid mordait les joues et que la nuit tombait à quatre heures. Les familles se rassemblaient dans la pièce principale, presque toujours la cuisine, autour du grand feu crépitant — le seul endroit vraiment chaud de la maison. Les voisins venaient se joindre, parfois tout un hameau se retrouvait dans la même ferme.
On ne restait pas oisifs : les femmes filaient, tricotaient, raccommodaient ; les hommes réparaient un outil, tressaient l’osier, fumaient la pipe. Beaucoup de ces gestes appartenaient aux métiers traditionnels de Franche-Comté aujourd’hui disparus, dont la veillée prolongeait le rythme jusque tard dans la nuit. Mais les mains travaillaient pendant que les bouches racontaient. C’était une scène où chacun devenait tour à tour acteur et spectateur. On disait des histoires, on chantait, on posait des devinettes, on riait, on se faisait peur aussi.
La veillée, c’était bien plus qu’un divertissement. C’était le ciment de la communauté pendant la saison morte, quand les travaux des champs s’arrêtaient. Et c’était l’école buissonnière de la mémoire : c’est là que les vieux transmettaient aux jeunes les contes, les légendes, les dictons, les manières de faire et de penser. Chaque récit était une parcelle de notre histoire commune, un fragment de l’âme comtoise.
Le début d’une vie de collecteur
Comment avez-vous commencé à collecter ces histoires ?
Par un de ces heureux hasards qui décident d’une vie. J’avais une vingtaine d’années quand j’ai assisté à une veillée dans le village de mes grands-parents, en Haute-Saône. Ce soir-là, une vieille dame qu’on appelait la Jeanne m’a raconté une histoire de Vouivre avec une telle force que j’en ai eu des frissons jusqu’au bout des doigts. Sa voix, ses silences, sa façon de faire surgir le serpent ailé dans la pénombre de la cuisine — j’ai compris que je tenais là quelque chose de précieux et de fragile.
J’ai aussi compris, ce soir-là, que ces récits allaient disparaître avec ceux qui les portaient. La Jeanne avait quatre-vingts ans passés. Qui les raconterait après elle ? Alors j’ai pris un carnet, et j’ai commencé à noter. Au début maladroitement, puis avec méthode : le nom du conteur, le village, les variantes, les mots de patois.
De fil en aiguille, ce carnet est devenu des dizaines de carnets. J’ai frappé aux portes, partagé des repas, gagné la confiance des anciens. Chaque rencontre était une fouille archéologique de la mémoire. Certains me disaient « mais ça n’intéresse personne, ces vieilleries ! » — et je leur répondais que justement, c’était pour que ça intéresse encore quelqu’un dans cent ans que je venais les voir. Peu à peu, sans l’avoir décidé, je suis devenu un passeur.
La Vouivre et les grandes légendes du Jura
Parlez-nous des grandes légendes du Doubs et du Jura.
Elles sont aussi nombreuses que mystérieuses. La plus célèbre, c’est la Vouivre. C’est un serpent ou un dragon ailé qui porte sur le front une escarboucle, une pierre précieuse aux reflets de feu, qu’elle dépose au bord de l’eau quand elle vient se baigner. On dit qu’elle garde un trésor immense, et que celui qui parviendrait à dérober son escarboucle deviendrait riche — mais qu’il vaut mieux ne jamais croiser son regard, sous peine d’y perdre la raison ou la vie. La Vouivre hante les grottes, les vieux châteaux, les rivières du Jura. Chaque vallée a sa Vouivre.
Et puis il y a Tante Arie, la bonne dame du pays de Montbéliard, dont notre article retrace en détail la légende de Tante Arie dans le folklore franc-comtois. Ce n’est pas une fée éthérée des contes de salon : c’est une vieille femme bienveillante, une protectrice qui veille sur les habitants pendant les longues nuits d’hiver. Elle récompense les enfants sages et les travailleuses appliquées, mais gare aux paresseux et aux désobéissants ! Les dames blanches, elles, hantent les fontaines, les ponts et les abords des lacs ; et les lavandières de nuit, ces âmes en peine condamnées à tordre leur linge au clair de lune, font frissonner quiconque s’attarde près d’un lavoir après le coucher du soleil.
Chaque légende est un monde en soi, peuplé de créatures et de symboles. Et toutes sont attachées à un lieu précis — une roche, une source, une ruine. C’est ce qui fait leur force : elles transforment le paysage comtois en une géographie enchantée, qu’on retrouve aussi dans les fêtes et coutumes décrites dans notre guide du folklore et des traditions de Franche-Comté. Certaines légendes se sont même cristallisées en symboles régionaux, à l’image de la citadelle de Belfort et de son célèbre lion sculpté par Bartholdi, monument devenu emblème d’une mémoire collective.
Ces légendes ont-elles une signification au-delà du divertissement ?
Bien sûr, et c’est ce qui me passionne. Les légendes ne sont jamais gratuites. La Vouivre, par exemple, c’est l’avertissement contre la cupidité : le trésor est à portée de main, mais le convoiter mène à la perte. C’est une leçon de prudence dans une société où l’imprudence pouvait coûter la vie. Tante Arie, c’est la morale du travail et de l’obéissance, inculquée aux enfants sans avoir l’air d’un sermon. Les lavandières de nuit servaient à tenir les jeunes — et les ivrognes — éloignés des rivières la nuit, là où l’on pouvait se noyer.
Les légendes étaient un code de conduite déguisé en merveilleux. Elles expliquaient aussi l’inexplicable : un brouillard étrange, un bruit dans la forêt, une disparition. Avant la science, le récit donnait du sens au monde. Conter, ce n’était pas seulement distraire : c’était transmettre une sagesse, des peurs utiles, une manière d’habiter un territoire parfois rude et inquiétant.

Le patois, mélodie du conte
Quel rôle joue le patois dans ces contes et légendes ?
Le patois, c’est la mélodie du conte. Il lui donne sa couleur, sa saveur, son âme. Chaque village, chaque vallée avait son parler, ses expressions, ses tournures. Conter en patois, c’est comme mettre l’épice juste dans un plat : ça relève tout, ça fait chanter les mots. Certaines expressions n’ont aucun équivalent en français — quand vous les traduisez, vous perdez la moitié de leur sel.
Le problème, aujourd’hui, c’est que mon public ne comprend plus le patois. Si je contais entièrement dans la langue, on me regarderait sans rien saisir. Alors j’ai trouvé un équilibre : je conte en français, mais je glisse des mots, des formules, des bouts de phrases en patois, que je rends clairs par le contexte ou que je traduis discrètement. C’est une façon de faire entendre la langue, de la transmettre par petites touches, de rappeler qu’elle existe et qu’elle est belle.
Le conte et le patois sont indissociables dans l’histoire de la Franche-Comté. C’est par le conte que la langue se transmettait le plus naturellement, dans le plaisir et l’émotion. Voilà pourquoi je tiens tant à ces deux héritages : sauver l’un, c’est sauver un peu de l’autre.
La lente disparition des veillées
Qu’est-ce qui a causé la disparition des veillées comtoises ?
L’évolution des modes de vie, tout simplement, mais une évolution profonde. D’abord l’électricité, qui a allongé les journées et permis de s’occuper seul le soir. Puis la radio, et surtout la télévision, qui ont apporté le spectacle dans chaque foyer : pourquoi aller écouter le voisin raconter quand on pouvait regarder un poste ? Internet a achevé le mouvement. Le divertissement est devenu individuel et permanent.
Il y a eu aussi l’exode rural, qui a vidé les villages de leur jeunesse, et la disparition des anciens, ces gardiens des histoires. Et puis un détail qu’on oublie souvent : le chauffage. Autrefois, il n’y avait qu’un seul feu, dans la pièce commune, et tout le monde se rassemblait autour par nécessité autant que par plaisir. Aujourd’hui, chaque pièce est chauffée, chacun peut s’isoler. On a perdu le foyer comme point de ralliement.
C’est une évolution sans doute inévitable, et je ne suis pas de ceux qui pleurent sur le passé. Mais je refuse de laisser mourir ce qu’il y avait de précieux dans ces soirées : le partage, l’écoute, la transmission. La veillée comme cadre a disparu, c’est entendu — mais l’art de conter, lui, peut renaître sous d’autres formes.
Transmettre aux enfants d’aujourd’hui
Comment transmettre cet héritage aux enfants aujourd’hui ?
En allant à eux, et en s’adaptant sans trahir. Les contes et les légendes sont des outils pédagogiques formidables : ils éveillent la curiosité, nourrissent l’imaginaire, transmettent des valeurs sans donner de leçon. Mais il faut savoir capter l’attention des enfants d’aujourd’hui, qui sont sollicités de toutes parts.
J’anime régulièrement des séances dans les écoles et les médiathèques, et je suis chaque fois émerveillé. Contrairement à ce qu’on croit, les enfants ont une soif immense d’histoires, de mystère, de frissons. La peur maîtrisée, celle d’une légende racontée à voix basse, les fascine. Il suffit d’allumer l’étincelle. Quand je fais surgir la Vouivre dans une classe, je vois cinquante paires d’yeux écarquillés — l’écran le plus moderne ne fait pas cet effet-là.
J’utilise tous les supports : le livre illustré, le théâtre, les ateliers où ce sont les enfants qui content à leur tour. Et je n’ai rien contre les podcasts ou les vidéos, à condition qu’ils gardent le contact humain de la parole. Le conte, c’est aussi un pont entre les générations : j’encourage toujours les enfants à demander à leurs grands-parents les histoires d’autrefois. C’est ainsi que la chaîne se renoue.

Conter au coin du feu ou sur scène
Quelles différences y a-t-il entre conter sur scène et conter au coin du feu ?
Ce sont deux arts cousins mais distincts. Au coin du feu, c’est l’intimité, la chaleur, la proximité. On est à un mètre des gens, on lit leurs réactions sur leur visage, on ajuste le récit en temps réel — on ralentit quand l’émotion monte, on glisse une plaisanterie quand l’angoisse devient trop forte. C’est un échange presque confidentiel, où le silence a autant de poids que les mots. C’est là que le conte est né, et c’est là qu’il garde sa vérité la plus nue.
Sur scène, le défi est tout autre. Il faut apprivoiser l’espace, projeter la voix, tenir un public plus nombreux et parfois plus distrait. Chaque geste, chaque intonation compte davantage, car on ne peut plus jouer sur la proximité. C’est un véritable art de la scène, plus théâtral. Mais quelle récompense quand on sent une salle entière retenir son souffle, basculer ensemble dans l’histoire !
Que ce soit devant cinq personnes ou devant deux cents, l’essentiel reste le même : la sincérité. On ne peut pas tricher avec un conte. Il faut y croire, le vivre, le porter avec tout son corps et toute sa voix. Chaque récit est une rencontre, une aventure partagée entre celui qui raconte et ceux qui écoutent.
L’avenir du conte comtois
Êtes-vous optimiste pour l’avenir du conte comtois ?
Résolument optimiste. Les veillées traditionnelles ont disparu, c’est vrai, mais l’appétit pour les contes et les légendes, lui, ne faiblit pas — il renaît même. Partout fleurissent des festivals de conte, des spectacles, des soirées contées, des balades légendaires sur les lieux mêmes des récits. Les gens ont un besoin profond de se relier à leur territoire, à leur mémoire, à leurs racines. Dans un monde uniformisé et pressé, le conte offre du sens, de la lenteur, du merveilleux.
C’est à nous, conteurs, de continuer à transmettre, à faire évoluer ces récits sans les dénaturer. Les nouveaux outils — podcasts, vidéos, enregistrements — sont des alliés : ils touchent ceux qui n’iront jamais à une veillée et conservent la voix des derniers porteurs de mémoire. J’enregistre désormais systématiquement les anciens que je rencontre ; ces archives sonores sont un trésor pour l’avenir, à l’image de ce que conservent les institutions culturelles régionales comme le musée Courbet d’Ornans pour la mémoire artistique de la vallée de la Loue.
Ce qui me rassure le plus, ce sont les jeunes. J’en vois qui se lancent dans le conte, qui reprennent le flambeau avec leur propre style, et qui s’intéressent même au patois et aux expressions comtoises pour redonner aux récits leur saveur d’origine. Tant qu’il y aura quelqu’un pour s’asseoir et dire « il était une fois, en Franche-Comté… », la Vouivre continuera de hanter nos rivières et Tante Arie de veiller sur nos enfants. Les légendes ne meurent pas : elles attendent simplement une voix pour renaître.
Questions rapides
Votre légende comtoise préférée ? La Vouivre, pour son mystère et la profondeur de sa morale.
Un mot de patois que vous aimez ? « Vespée », la veillée du soir — il contient toute la tendresse d’une époque.
Un conseil pour un jeune conteur ? Écoute d’abord. On ne raconte bien que ce qu’on a vraiment entendu.
Un lieu chargé de légendes dans la région ? Les gorges de la Loue et les reculées du Jura, où la roche elle-même semble murmurer.
Une phrase qui vous guide ? « Un conte qu’on ne raconte plus est une étoile qui s’éteint. »
Conclusion — Les 3 choses à retenir
-
La veillée comtoise était le cœur de la transmission orale : autour du feu, pendant les hivers, on y transmettait contes, légendes, patois et valeurs ; sa disparition au XXe siècle a fragilisé tout un pan du patrimoine immatériel régional.
-
Les grandes légendes — Vouivre, Tante Arie, dames blanches, lavandières de nuit — sont indissociables du territoire et porteuses de sens : elles enseignaient la prudence, la morale et une manière d’habiter un pays rude, tout en enchantant son paysage.
-
L’avenir du conte comtois passe par l’adaptation sans trahison : festivals, ateliers dans les écoles, archives sonores et supports numériques permettent de transmettre cet héritage aux nouvelles générations, à condition de préserver le contact vivant de la parole et la saveur du patois.
