Il y a des langues qui meurent dans l’indifférence et d’autres qui s’accrochent, contre toute logique, à la mémoire de ceux qui les ont aimées. Le patois franc-comtois appartient à cette seconde catégorie. Pour comprendre cette survie paradoxale, nous avons rencontré Sylvie Marguier, linguiste spécialiste des langues d’oïl et de la dialectologie comtoise, qui consacre depuis une vingtaine d’années ses recherches aux parlers du Doubs et du Jura. Dans son bureau de Besançon, entourée de dictionnaires anciens et de transcriptions d’enregistrements, elle nous a reçus un après-midi de printemps pour démêler les raisons d’une résistance qui la fascine autant qu’elle la préoccupe.
L’entretien qui suit a été réalisé par Claire Vasseur pour la rédaction de fcomte.fr. Pour les lecteurs qui souhaitent passer de la compréhension à la pratique, notre guide pour apprendre le patois franc-comtois pas à pas réunit toutes les méthodes et ressources disponibles, tandis que notre dictionnaire des 50 mots du patois comtois constitue une première porte d’entrée concrète dans le vocabulaire régional.
Une langue qui décline depuis plus d’un siècle
Sylvie Marguier, on entend souvent dire que le patois comtois est « mort ». Est-ce exact d’un point de vue linguistique ?
Non, et c’est un raccourci que je combats à chaque conférence. Une langue n’est jamais « morte » tant qu’il reste des gens qui la comprennent, des textes qui la fixent et des passionnés qui la font vivre. Ce qui est vrai, c’est que le patois franc-comtois n’est plus une langue de transmission spontanée : il ne se transmet plus naturellement des parents aux enfants, ce qui est le critère le plus dur de la vitalité d’une langue. On parle alors de « langue en danger » ou « sévèrement menacée », pas de langue morte.
La nuance est capitale. Le latin est une langue morte au sens où plus personne ne l’a comme langue maternelle, mais il continue d’être enseigné et lu. Le patois comtois est dans une situation intermédiaire et fragile : il a encore quelques locuteurs natifs très âgés, une vaste population de locuteurs passifs qui le comprennent sans le parler, et une communauté croissante de néo-locuteurs qui l’apprennent par choix. C’est précisément cette diversité de statuts qui rend la situation à la fois préoccupante et porteuse d’espoir.
Les racines du déclin : école, exode et silence des parents
Quelles sont, selon vos recherches, les causes principales de ce déclin ?
Il faut imaginer une série de coups portés à la langue sur un siècle et demi. Le premier est l’école de la République, à partir des années 1880. La scolarisation obligatoire a imposé le français et, dans bien des cas, stigmatisé le patois : des générations d’enfants ont été humiliées pour avoir parlé leur langue maternelle dans la cour. Ce traumatisme a laissé des traces profondes, jusque dans le rapport que les Comtois entretiennent aujourd’hui avec leur dialecte.
Le deuxième coup, c’est l’exode rural et l’industrialisation. Le patois vivait dans les communautés villageoises, rythmées par l’agriculture et le voisinage. Quand les jeunes sont partis travailler en ville, quand les fermes se sont vidées, l’écosystème social qui faisait vivre la langue s’est délité. Ce bouleversement s’inscrit dans la longue histoire de la Franche-Comté, faite de ruptures successives qui ont chaque fois redessiné la société régionale et son rapport à la langue. Il rejoint aussi la mémoire collective du territoire, comme en témoigne le travail de la mémoire du Doubs et de la Franche-Comté sur les épisodes oubliés de son passé.
Mais le coup le plus décisif, le plus douloureux à étudier, c’est ce que j’appelle le « silence des parents ». Dans les années 1950 et 1960, par amour pour leurs enfants et pour leur épargner les difficultés qu’eux-mêmes avaient subies, les parents ont volontairement cessé de transmettre le patois. Ils le parlaient encore entre eux, mais s’adressaient en français aux petits. En une génération, la chaîne s’est rompue.
Vous parlez de « locuteurs passifs ». De quoi s’agit-il concrètement ?
Un locuteur passif, c’est quelqu’un qui a baigné dans le patois enfant — il l’entendait parler par ses grands-parents, par les voisins, au marché — et qui le comprend donc parfaitement, mais qui n’a jamais eu l’occasion ni le besoin de le parler activement. Ces personnes représentent aujourd’hui le plus gros réservoir de connaissance du patois en Franche-Comté. Elles sont infiniment précieuses.
Pourquoi ? Parce que la compréhension est la moitié du chemin. Quand on travaille avec un locuteur passif, on peut réactiver une langue endormie : il suffit souvent d’un contexte, d’un atelier, d’un déclic émotionnel pour que des mots et des tournures remontent à la surface. J’ai vu des personnes de soixante-dix ans, persuadées d’avoir tout oublié, retrouver en quelques séances une fluidité étonnante. C’est l’un des grands espoirs de la revitalisation : ce capital dormant est immense, et il ne demande qu’à être réveillé.
Pourquoi, malgré tout, le patois résiste
Justement, comment expliquez-vous que le patois comtois survive malgré ces coups successifs ?
Par plusieurs forces qui se conjuguent. La première, c’est l’écrit. Contrairement à beaucoup de patois, le franc-comtois a été abondamment collecté au XIXe siècle par des érudits régionaux qui pressentaient sa disparition. Dictionnaires, glossaires, recueils de contes et de poésies dialectales : tout cela a fixé la langue sur le papier et nous lègue un corpus considérable. Une langue écrite ne disparaît jamais totalement.
La deuxième force, c’est la survivance lexicale dans le français régional. Des dizaines de mots comtois sont restés dans le parler quotidien sans même qu’on les perçoive comme du patois : le « cheni » pour le désordre, « beugner » pour cogner, et bien d’autres. Ces mots vivent, transmis sans qu’on y pense.
La troisième force, et c’est la plus émouvante, c’est l’attachement identitaire. Dans une époque d’uniformisation, les gens éprouvent un besoin croissant de racines, de singularité, d’appartenance à un territoire. Le patois devient le symbole de cette identité comtoise. Même ceux qui ne le parlent pas y tiennent comme à un héritage. Cet attachement affectif est un moteur de survie au moins aussi puissant que la compétence linguistique.

Les associations et les veillées : le poumon de la transmission
Quel rôle jouent les associations de patoisants dans cette résistance ?
Un rôle absolument central, je dirais même vital. Ce sont elles qui, depuis des décennies, maintiennent la flamme. Les cercles de patoisants organisent des ateliers de lecture, des veillées contées, des concours, des spectacles de théâtre dialectal. Ils réunissent les locuteurs natifs et passifs, les transcripteurs, les curieux. C’est dans ces lieux que la langue cesse d’être un objet d’étude pour redevenir une pratique vivante et joyeuse.
Les veillées, en particulier, sont irremplaçables. Elles recréent le contexte originel de la langue : la convivialité, le récit, le rire partagé. On y entend le patois dans sa musique naturelle, avec ses intonations, ses silences, ses formules toutes faites. Aucun manuel ne remplacera cette transmission de bouche à oreille. Les conteurs jouent ici un rôle de passeurs essentiels, car le conte est le véhicule par excellence du patois — comme le raconte notre entretien avec un conteur des veillées comtoises et de la mémoire orale.
Le défi de ces associations, c’est le renouvellement. Leurs membres vieillissent, et il faut sans cesse attirer des plus jeunes. Là où elles réussissent, c’est en mêlant le patrimoine à des formats contemporains : ateliers pour enfants, présence sur internet, partenariats avec les écoles. La transmission ne peut plus reposer sur la seule famille ; elle doit s’organiser collectivement.
La place des langues d’oïl dans la France d’aujourd’hui
Le franc-comtois est une langue d’oïl, comme le picard ou le bourguignon. Ces langues ont-elles un statut en France ?
C’est un sujet sensible. La France a longtemps été un État profondément centralisateur sur le plan linguistique : le français a été promu langue unique de la nation, et les langues régionales ont été marginalisées, parfois activement combattues. La situation a évolué : depuis 2008, la Constitution reconnaît que « les langues régionales appartiennent au patrimoine de la France ». C’est un progrès symbolique réel, même s’il reste très en deçà d’une véritable politique linguistique.
Les langues d’oïl souffrent d’une difficulté supplémentaire par rapport au breton ou au basque, par exemple. Comme elles sont très proches du français, elles ont longtemps été perçues non comme des langues distinctes mais comme du « mauvais français », du français déformé. Cette perception est linguistiquement fausse mais socialement tenace, et elle a freiné leur reconnaissance et leur enseignement.
Heureusement, les mentalités changent. Les chercheurs travaillent à faire reconnaître la dignité de ces parlers, et les collectivités régionales s’impliquent de plus en plus dans la valorisation du patrimoine linguistique. Mais il reste un long chemin pour que le franc-comtois bénéficie d’un soutien institutionnel à la hauteur de sa valeur culturelle.
La patrimonialisation : sauver la langue en la transformant
Vous insistez sur la « patrimonialisation » du patois. Qu’entendez-vous par là, et n’est-ce pas une façon de le muséifier ?
C’est une critique que j’entends souvent, et elle mérite une réponse honnête. La patrimonialisation, c’est le processus par lequel une langue, qui n’est plus parlée au quotidien, devient un patrimoine culturel reconnu, étudié, valorisé et transmis volontairement. Oui, cela transforme la langue : elle passe du statut d’outil de communication ordinaire à celui de trésor identitaire. Et oui, il y a un risque de la figer, de la réduire à des chansons folkloriques et à quelques mots pittoresques.
Mais je préfère une langue patrimonialisée et vivante à une langue purement éteinte. La patrimonialisation n’est pas une fin en soi : c’est un sas, une étape qui maintient la langue dans le champ social, qui lui redonne du prestige et qui crée les conditions d’une éventuelle revitalisation. L’UNESCO considère d’ailleurs la sauvegarde des langues menacées comme essentielle à la diversité culturelle de l’humanité.
Le vrai danger n’est pas la patrimonialisation, c’est la patrimonialisation passive — celle qui se contente de conserver sans transmettre. Il faut une patrimonialisation dynamique : enseigner, faire écrire, faire jouer, faire chanter, créer du nouveau en patois. Une langue ne survit que si elle continue de produire, pas seulement de se souvenir.

Le numérique et les jeunes générations
Le numérique peut-il aider à sauver le patois, ou accélère-t-il son effacement ?
Les deux, paradoxalement. D’un côté, le numérique diffuse un français mondialisé et standardisé qui laisse peu de place aux langues minoritaires. De l’autre, il offre des outils extraordinaires de sauvegarde et de transmission, sans équivalent dans l’histoire. On peut numériser et rendre accessibles à tous les dictionnaires anciens, archiver des heures d’enregistrements de locuteurs natifs, créer des leçons en ligne, fédérer des communautés de passionnés dispersés géographiquement.
Pour les jeunes, c’est même un levier inespéré. Un adolescent qui ne mettrait jamais les pieds dans une veillée peut découvrir une vidéo de patois sur son téléphone, suivre un compte qui poste un mot par jour, participer à un groupe en ligne. Le patois cesse d’être la langue poussiéreuse des ancêtres pour devenir un objet de curiosité, parfois même un marqueur de coolitude régionale. J’ai vu des jeunes se réapproprier des mots de patois par fierté locale, comme on revendique une appartenance.
La condition, c’est de produire du contenu de qualité et accessible. Le numérique ne sauvera pas le patois tout seul ; mais entre des mains motivées, c’est un allié formidable que les générations précédentes n’avaient pas.
Quel avenir réaliste pour le patois comtois ?
Pour conclure : quel avenir voyez-vous, lucidement, pour le patois franc-comtois ?
Je serai honnête : le patois comtois ne redeviendra pas la langue quotidienne de la Franche-Comté. Cette page est tournée, et il faut l’accepter pour ne pas se condamner à la nostalgie stérile. Les derniers locuteurs natifs vont s’éteindre dans les prochaines décennies, et c’est une perte irréparable.
Mais cela ne signifie pas la disparition. Je crois à un avenir de « langue de culture vivante » : un patois maintenu et renouvelé par une communauté engagée de néo-locuteurs, présent dans l’enseignement optionnel, le spectacle, l’édition, le numérique et la fierté identitaire régionale. Une langue qu’on choisit d’apprendre par amour, et non plus qu’on subit par naissance. C’est un modèle différent, mais ce n’est pas un modèle d’échec.
Ce qui me rend optimiste, c’est l’énergie des passionnés et l’intérêt croissant des jeunes pour leurs racines. Chaque personne qui apprend dix mots de patois, qui transmet une expression ou un dicton comtois à ses enfants, qui assiste à une veillée, devient un maillon de cette survie. La langue ne tient plus qu’à un fil — mais ce fil est solidement tenu par des mains déterminées. Et tant qu’il y aura des mains pour le tenir, le patois comtois ne s’éteindra pas.
Questions rapides
Le plus beau mot du patois comtois ? « Vespée », la veillée du soir — il dit toute la douceur d’une époque.
Un mot intraduisible en français ? « Cheni » : ni tout à fait le désordre, ni la poussière, ni le bazar, mais les trois à la fois.
Une idée reçue à combattre ? Que le patois serait du « mauvais français ». C’est une langue à part entière.
Le meilleur moyen de débuter ? Écouter des enregistrements de locuteurs natifs en suivant la transcription écrite.
Un espoir pour 2050 ? Voir le patois enseigné en option dans les collèges de Franche-Comté.
Conclusion — Les 3 choses à retenir
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Le patois comtois n’est pas mort, il est sévèrement menacé : la transmission familiale s’est rompue dans les années 1950-1960, mais il subsiste de rares locuteurs natifs, une vaste population de locuteurs passifs et une communauté croissante de néo-locuteurs.
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Sa survie repose sur quatre piliers : le corpus écrit collecté au XIXe siècle, la survivance lexicale dans le français régional, l’attachement identitaire, et le travail vital des associations et des veillées.
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Son avenir n’est pas la résurrection mais la patrimonialisation dynamique : maintenu comme langue de culture par l’enseignement, le spectacle, le numérique et la fierté régionale, le patois peut continuer de vivre — à condition de ne pas seulement se souvenir, mais de continuer à créer.
