Jean-Marc Vaudrey, vingt-deux ans au cœur du rock franc-comtois
Il y a des festivals qui naissent et meurent avec une génération. Et puis il y a les Eurockéennes de Belfort — trente éditions, des millions de spectateurs, des centaines d’artistes devenus des légendes, et une fidélité territoriale qui fait de ce festival l’un des miracles culturels les mieux entretenus de France. Jean-Marc Vaudrey, directeur artistique depuis 2004, a rejoint l’aventure après un parcours dans la production musicale parisienne, attiré par un festival qui avait déjà quelque chose d’unique : une identité géographique forte, une relation intime avec son public et une capacité à programmer de l’inconnu avant tout le monde.
Né à Dijon, formé aux métiers du spectacle à Paris, il a passé ses premières années professionnelles dans le milieu des labels indépendants avant qu’une opportunité — un poste de chargé de programmation à Belfort — ne change le cours de sa trajectoire. Ce qui devait être une mission d’un an est devenu une vocation durable. Vaudrey connaît le Malsaucy comme il connaît sa propre maison, et il connaît le public franc-comtois comme on connaît ses voisins : avec cette proximité directe et sans chichi caractéristique des gens de l’Est.
Nous l’avons rencontré au Malsaucy, le site naturel en bordure du lac de la Lhuitre qui accueille le festival chaque été. Entre deux réunions de production pour la prochaine édition, il a accepté de revenir sur trois décennies d’histoire, les choix artistiques qui ont forgé l’identité du festival, et la relation particulière qu’entretiennent les Eurockéennes avec la Franche-Comté et le Territoire de Belfort.
Comment les Eurockéennes de Belfort ont-elles vu le jour ?
Le patrimoine défensif de la région dépasse Belfort : à Besançon, notre guide de la Citadelle de Besançon et des fortifications Vauban explore l’une des forteresses classées UNESCO les mieux conservées d’Europe.
Jean-Marc, pour ceux qui ne connaissent pas l’histoire des débuts, comment les Eurockéennes ont-elles été créées en 1992 ?
Les Eurockéennes sont nées d’une idée assez simple mais audacieuse pour l’époque : organiser un grand festival de rock en plein air en province, loin de Paris, dans une ville industrielle reconvertie qui avait besoin d’un projet fédérateur. Belfort sortait d’une période difficile — la restructuration de l’industrie, la fermeture d’usines — et un groupe de personnes enthousiastes, autour d’une association culturelle pionnière, avait eu l’intuition que la culture pouvait être un levier puissant de renouveau.
Le Malsaucy s’est imposé naturellement comme site. C’est un endroit extraordinaire : un lac artificiel entouré de forêts denses, à quelques kilomètres du centre-ville, avec une acoustique naturelle incroyable et une capacité d’accueil qui permettait d’envisager quelque chose de vraiment ambitieux. La première édition en 1992 avait attiré quelques milliers de personnes, avec une programmation centrée sur le rock alternatif de l’époque. C’était modeste mais porteur d’une énergie particulière.
Ce que personne n’avait vraiment anticipé, c’est que le public répondrait avec une telle intensité. Et pas seulement le public local — des gens venaient de toute la Franche-Comté, d’Alsace, de Lorraine, de Suisse. Il y avait une demande insatisfaite que les événements parisiens ou les festivals existants ne comblaient pas. Les Eurockéennes ont rempli ce vide, et elles l’ont fait avec une proposition artistique sérieuse dès le départ, sans jamais se contenter de la facilité.
Le secret de la longévité : trente ans d’un festival
Trente ans, c’est exceptionnel dans l’univers des festivals français. Quel est selon vous le secret de cette longévité ?
Je pense qu’il y a plusieurs facteurs qui s’additionnent. Le premier, c’est l’ancrage géographique profond. Les Eurockéennes ne sont pas un festival nomade ou interchangeable avec un autre. Elles sont Belfort, elles sont le Malsaucy, elles sont cette relation avec le lac et la forêt qui crée une atmosphère unique et irréductible. Quand vous êtes dans la fosse au Malsaucy, vous entendez la musique mais vous sentez aussi l’herbe mouillée, vous voyez le lac dans le dos de la scène, vous êtes dans un endroit réel et identifiable. Ça, ça ne s’achète pas et ça ne se reproduit nulle part ailleurs.
Le deuxième facteur, c’est la fidélité constante au public local. Les Eurockéennes ont toujours fait attention à ne pas se transformer en machine à touristes déracinés. Il y a un travail de terrain permanent, des partenariats avec les lycées et les associations du Territoire de Belfort, des tarifs réduits pour les habitants. Le public belfortain et franc-comtois est au cœur du projet, pas un supplément décoratif ou une variable secondaire.
Et puis il y a la prise de risque artistique, régulière et assumée. Les Eurockéennes ont mis en lumière des artistes avant qu’ils ne soient connus : Radiohead, The Chemical Brothers, Arcade Fire, Christine and the Queens — tous sont passés par Belfort avant de remplir des stades. Cette réputation de dénicheur de talent attire les labels et les agents qui savent qu’une affiche aux Eurockéennes a du poids dans la profession. Pour suivre les actualités culturelles et les grands festivals en France, le portail d’actualités Le Peuple Actu offre une veille régulière sur les événements du territoire.
Belfort, capitale du rock en plein air
Belfort s’inscrit dans un réseau de villes remarquables de la région : notre guide des villes de Franche-Comté présente Besançon, Dole, Vesoul et Montbéliard avec leurs sites incontournables.
Pourquoi Belfort, justement ? Qu’est-ce que cette ville a de particulier pour accueillir un festival de cette envergure ?
Belfort a une histoire qui prédispose à une certaine forme de résistance culturelle. C’est une ville qui s’est définie par sa capacité à tenir dans l’adversité — le siège de 1870-1871, la résistance sous le colonel Denfert-Rochereau, le Lion de Bartholdi taillé dans la roche rouge qui en est le symbole durable. Il y a quelque chose dans l’ADN belfortain qui correspond parfaitement à l’esprit du rock : une forme d’indépendance farouche, de refus de se laisser intimider par les grandes métropoles, une fierté d’être exactement ce qu’on est sans chercher à plaire à tout le monde.
Sur le plan pratique, la situation géographique est également très favorable. Belfort se trouve au carrefour de l’Alsace, de la Franche-Comté, de la Bourgogne et de la Suisse. En moins de deux heures, vous pouvez rejoindre le Malsaucy depuis Strasbourg, Mulhouse, Besançon, Dijon ou Bâle. C’est un bassin de population considérable, et les festivaliers qui planifient un camping de trois jours sont prêts à faire un peu de route.
Le Territoire de Belfort est aussi l’une des plus petites unités administratives de France, et ses élus ont toujours considéré les Eurockéennes comme un investissement stratégique, pas comme une dépense culturelle accessoire que l’on coupe au premier serrement de budget. Ce soutien institutionnel solide et constant a permis au festival de se développer sans les crises de gouvernance qui ont tué d’autres événements de taille comparable.

Les éditions marquantes de l’histoire du festival
Depuis votre arrivée en 2004, quelles sont les éditions qui vous ont le plus marqué personnellement ?
L’édition 2011 reste pour moi la plus forte émotionnellement. La programmation avait osé un mélange qui semblait risqué à l’époque — des artistes qui naviguaient entre rock et pop électronique, avec Gorillaz en tête d’affiche le samedi soir. La réaction du public a été incroyable. Voir 25 000 personnes chanter “Feel Good Inc.” au bord d’un lac dans le Territoire de Belfort, par une nuit de juillet parfaite, c’est le genre de moment qui justifie vingt ans de travail dans l’événementiel.
L’édition du 25e anniversaire en 2016 était également très particulière pour des raisons différentes. Nous avions invité plusieurs artistes qui avaient joué aux toutes premières éditions du festival — c’était une sorte de rétrospective vivante et participative. Vous voyiez dans le public des festivaliers qui étaient venus à 16 ans en 1993 et qui amenaient maintenant leurs propres enfants adolescents. Cette transmission générationnelle est quelque chose que très peu de festivals français peuvent revendiquer. C’est une forme de réussite culturelle que je mets au-dessus de tous les prix ou classements.
Plus récemment, les éditions post-Covid de 2022 ont eu une charge émotionnelle que je n’avais jamais vécue auparavant dans ma carrière. Après deux années d’absence forcée, le retour du public au Malsaucy avait quelque chose de bouleversant. Les gens pleuraient en entrant sur le site, se prenaient dans les bras sans même se connaître. La musique live manquait à tout le monde, mais les festivals en plein air, avec leur dimension collective et communautaire, manquaient peut-être encore davantage.
Les coulisses de la programmation artistique
Comment construisez-vous une programmation aux Eurockéennes ? Quels critères guident vos choix artistiques ?
La construction d’une programmation est un travail qui commence pratiquement dix-huit mois avant le festival. On commence par définir une intention artistique pour l’édition — une couleur, une ligne directrice, une envie. Pas un genre musical unique et fermé, mais une sensibilité, une façon d’aborder la scène musicale contemporaine.
Ensuite il y a le travail de veille permanente, toute l’année. Mon équipe et moi-même allons à des dizaines de concerts en Europe, on écoute des milliers d’artistes, on dialogue constamment avec des agents, des labels indépendants, des directeurs de salle à Berlin, Londres, Amsterdam ou New York. Les Eurockéennes ont une réputation qui fait qu’on nous soumet spontanément des propositions de qualité, mais le travail de recherche active reste absolument essentiel pour dénicher les artistes qui ne cherchent pas encore à se vendre — ceux qui sont en plein milieu de leur trajectoire ascendante.
Les têtes d’affiche, c’est évidemment une négociation complexe. Les grands noms coûtent cher, et le budget artistique des Eurockéennes, bien que significatif, n’est pas illimité. On fait des choix parfois difficiles : préférer trois artistes de deuxième ligne très pertinents et cohérents avec notre ligne éditoriale plutôt qu’un seul nom bankable qui aurait absorbé la moitié du budget. L’équilibre entre notoriété et découverte est la tension permanente de notre métier, et c’est ce qui le rend stimulant year after year.

L’impact économique sur le Territoire de Belfort
Le Territoire de Belfort possède un autre joyau patrimonial indissociable de son identité : notre guide du Lion de Belfort et des fortifications de Bartholdi retrace l’histoire de cette sculpture monumentale taillée dans la roche rouge et symbole de résistance nationale.
Quel est l’impact économique réel des Eurockéennes sur le Territoire de Belfort et la région ?
Les chiffres parlent d’eux-mêmes, même si je ne suis pas économiste de formation. Une étude réalisée il y a quelques années estimait les retombées économiques directes à plusieurs dizaines de millions d’euros sur le territoire pendant les quatre jours du festival — hôtels, restaurants, commerce local, transport, services. Sans compter les retombées indirectes considérables en termes de visibilité touristique et d’attractivité territoriale sur le long terme.
Mais au-delà des chiffres, l’impact est aussi profondément symbolique. Être la ville qui accueille les Eurockéennes confère à Belfort une place particulière dans l’imaginaire culturel français et européen. Des journalistes, des professionnels de la musique, des festivaliers du monde entier passent ici chaque été. Ça change durablement la perception qu’on a de la ville, de sa dynamique, de son niveau de vie culturelle. Pour un territoire de moins de 150 000 habitants, c’est absolument considérable comme levier d’image.
Il y a aussi un impact concret sur les filières de formation et d’emploi liées à l’événementiel et à la technique du spectacle. Des entreprises spécialisées se sont implantées dans la région parce que les Eurockéennes représentent un client régulier, exigeant et fidèle. Ce tissu économique local constitue une réalité tangible qui dépasse largement les quatre jours du festival lui-même.
Durabilité et responsabilité environnementale
Les festivals sont de plus en plus questionnés sur leur bilan environnemental. Comment les Eurockéennes abordent-elles cette question ?
C’est un sujet sur lequel nous travaillons activement depuis plusieurs années, et je ne vais pas vous tenir un discours de communication verdâtre. Il serait malhonnête de prétendre qu’un festival de cette taille est climatiquement neutre. Ce n’est pas le cas — les transports des spectateurs, les installations temporaires, la logistique des scènes, l’énergie consommée représentent une empreinte écologique significative qu’on ne peut pas minorer.
Mais on peut faire beaucoup pour réduire cette empreinte, et c’est ce qu’on fait progressivement et sincèrement depuis 2018. Nous travaillons avec des partenaires locaux sur la gestion des déchets et le compostage à grande échelle. Les gobelets réutilisables sont devenus la norme. Nous avons investi dans des solutions d’alimentation électrique moins polluantes pour les scènes secondaires et les villages associatifs. Nous encourageons activement le covoiturage et les transports en commun — des navettes spéciales sont organisées depuis Belfort, Mulhouse et Besançon pour chaque édition.
Le camping est aussi un facteur clé dans notre démarche environnementale : les festivaliers qui dorment sur place génèrent beaucoup moins de déplacements quotidiens que ceux qui repartent chaque nuit chez eux. Nous avons donc développé et amélioré l’offre camping, y compris pour les familles et les festivaliers qui découvrent le format pour la première fois. Si vous envisagez de venir en camping au Malsaucy, pensez à consulter la météo du Territoire de Belfort en été — les soirées de juillet peuvent être fraîches sous les étoiles.
Le public franc-comtois, une relation fondatrice
Cette identité franc-comtoise profonde que le festival reflète et amplifie s’exprime aussi dans notre guide des traditions et du folklore de Franche-Comté : Tante Arie, patois comtois, fêtes villageoises et cheval comtois.
Quelle est la place du public local, franc-comtois et belfortain, dans l’identité du festival ?
C’est fondamental — c’est même constitutif. Les Eurockéennes ne sont pas un festival qui pourrait exister à l’identique ailleurs, transplanté dans un autre territoire. Elles sont profondément ancrées dans la culture de la Franche-Comté et du Territoire de Belfort : cet attachement à la nature, à la convivialité directe et sans ostentation, à quelque chose d’authentique et de non spectaculaire dans les relations humaines. Ce n’est pas un folklore — c’est une façon d’être en collectivité.
Le public comtois et belfortain est différent du public des festivals de communication ou des événements spectacle. Il est moins là pour être photographié que pour vivre une expérience collective profonde. Il connaît les artistes, pas seulement les hits. Il fait la fête mais il écoute aussi, vraiment. C’est un public exigeant et généreux à la fois — généreux dans sa participation, exigeant sur la qualité et sur l’authenticité.
Je pense aussi que les gens de cette région ont une relation forte avec la notion d’identité culturelle. La Franche-Comté a une histoire riche et particulière, des traditions vivantes, une langue régionale. Le Territoire de Belfort a son Lion sculpté dans la roche rouge, ses fortifications, son passé industriel et sa mémoire de résistance. Les Eurockéennes s’inscrivent dans ce tissu culturel — elles ne l’effacent pas, elles l’enrichissent d’une strate contemporaine. Un festivalier peut voir les Eurockéennes un soir et visiter les hauts lieux du patrimoine comtois les jours suivants. Le festival et l’héritage culturel de la Franche-Comté sont complémentaires, jamais concurrents.
Questions rapides — idées reçues sur les Eurockéennes
Les Eurockéennes, c’est uniquement pour les amateurs de rock. → Faux. Depuis les années 2000, la programmation inclut régulièrement de l’électronique, du rap, de la pop internationale et des artistes de variété mondiale. Le “rock” du nom est un état d’esprit autant qu’un genre musical.
Le festival est inaccessible depuis les grandes villes françaises. → Faux. Belfort est à 1h30 de Strasbourg, 1h45 de Besançon et 2h30 de Lyon par TGV. Des navettes spéciales organisées par le festival relient les gares environnantes au Malsaucy pendant toute la durée de l’événement.
Les Eurockéennes sont le plus grand festival de France. → Faux par la capacité, vrai par l’influence. En nombre de spectateurs par édition, le Hellfest ou les Vieilles Charrues dépassent Belfort. Mais l’influence artistique des Eurockéennes sur la programmation des autres festivals français est depuis longtemps hors du commun.
Le camping est obligatoire pour profiter pleinement du festival. → Faux. On peut parfaitement venir à la journée, en navette depuis Belfort ou les villes voisines. Mais le camping ajoute une dimension sociale et communautaire irremplaçable que beaucoup considèrent indissociable de l’expérience totale du Malsaucy.
Les Eurockéennes n’ont révélé que des artistes étrangers. → Faux. Le festival a joué un rôle décisif dans la reconnaissance de nombreux artistes français — Noir Désir, La Femme, Polo & Pan, Fishbach — qui ont trouvé à Belfort un public attentif et un tremplin bien avant leur succès national.
Conclusion — Les 3 choses à retenir sur les Eurockéennes
Pour finir, Jean-Marc, si vous deviez résumer les Eurockéennes à quelqu’un qui n’y est jamais allé en trois points essentiels, lesquels choisiriez-vous ?
Premièrement, le lieu. Le Malsaucy est un endroit unique au monde — un lac naturel, une forêt, une acoustique naturelle incroyable. Aucun festival ne ressemble à ça sur la carte européenne.
Deuxièmement, la confiance dans le public. Les Eurockéennes ne sur-expliquent pas leur programmation, ne sur-communiquent pas sur des valeurs affichées. Elles font confiance au public pour être curieux, pour découvrir, pour se laisser surprendre par un artiste qu’il ne connaissait pas la veille. C’est une posture rare dans un monde festivalier de plus en plus formaté.
Et troisièmement, l’identité territoriale profonde. Venir aux Eurockéennes, c’est aussi venir à Belfort, dans le Territoire de Belfort, en Franche-Comté. C’est un territoire avec une histoire forte, un caractère particulier, une fierté tranquille. Le festival ne serait pas le même à Bordeaux ou à Rennes. Il est d’ici, ancré dans cette région, et ça se ressent à chaque édition — dans l’accueil, dans l’ambiance, dans la façon dont les gens vivent cette expérience ensemble.
